Turning Red ou se libérer des injonctions et de ses traumatismes

Mei, Aby, Miriam et Priya. Source : Google Images

Sorti le 22 février 2022 sur la plateforme de streaming Disney + et réalisée par la sino-canadienne Domee Shi, Turning Red (Alerte Rouge) est une belle production visuelle, émouvante et consciencieuse. Mêlant le métissage culturel, la féminité, les traumatismes, la redécouverte de soi, la famille et la spiritualité, je dois admettre que le film fait beaucoup de bien. Dans cet article, j’aimerais revenir sur des points clés qui me parlent et qui parleront à une grande partie d’individus : les femmes.

Une métaphore du rite de passage social et physique du « devenir une femme »

Turning Red fait l’état des lieux de la vie de Mei Lee, jeune adolescente unique et sino-américaine, passionnée et passionnante, qui a 13 ans est stoppée par l’arrivée d’une subite transformation physique hors-norme. Des sensations corporelles à la découverte des jeunes hommes, les sentiments et émotions, Mei Lee vit tout simplement sa puberté malgré elle. Il est clair que le film image les règles au travers de cet énorme panda rouge et blanc et la légende qui l’entoure. En plus de la sphère spirituelle et culturelle, ce panda rouge et blanc sacralise tous ces inconforts physiques, psychiques et émotionnels liés à ce rite de passage traversé par la majorité des femmes depuis la nuit des temps. Car depuis le début de l’humanité, dans la majeure partie des aires culturelles et cosmogoniques, les règles sont tabous, invisibilisées et associées à une transformation physique mais aussi parfois surnaturelle et négative même impure.

Sur le plan anthropologique, l’anthropologue Françoise Héritier explique dans son ouvrage « Masculin/féminin : la pensée de la différence » (1996) que traditionnellement au niveau mondial dans plusieurs cultures et sociétés, les femmes étaient associées à des effets naturels négatifs (aux énergies moins lumineuses) ou peu appréciés : la lune, la pluie, la nuit, l’eau, le yin. De ce fait, les stéréotypes associants les femmes à cette boule d’énergie constante toujours prête à exploser, surtout pendant leurs règles et ne pouvant canaliser leurs émotions sont humainement réducteurs. Mais il est vrai que les règles sont un chamboulement organique, un changement radical de trajectoire du développement physique et psychologique. Et une chose est sûre, Turning Red a parfaitement réussi a conjugué cette mutation difficile à matérialiser au travers d’un objet ou d’une représentation vivante ou animale. Ce panda bicolore symbolise cette accumulation d’émotions et ressentis qui se transforment en une immense créature, remplie autant de violence que de douceur, à l’image de son hôtesse. Cette dualité est un clin au film qui balance entre chaud et froid, humour et moments tristes et lourds, l’absurde et la joie. La vie !

Le film passe aussi et surtout par la matrilinéralité pour comprendre la relation mère-fille. Et ainsi par le féminisme. Mei ne pouvant au début compter sur sa mère et son père passif, trouvera refuge chez ses amies. Cette sororité est à l’image de beaucoup de situations réelles où face à une famille aveugle à nos détresses et appels, ce seront nos pairs qui prendront le relai par empathie et amour. Turning Red réaffirme l’importance de se construire un cercle, des liens amicaux ou sociaux solides et encore l’importance de partager et communiquer entre filles et femmes.

La passation des traumatismes ou la répétition de schémas pour cause de non dits

L’autre grand sujet du film est le monde spirituel, le magico-religieux et le surnaturel. Au travers d’une invocation ancestrale et d’un sortilège, une force s’est changée en malédiction. Comme lors de nombreux moments dans la vie, lorsque nous n’acceptons ou n’apprivoisons pas nos émotions ou nos « dons » et compétences, ceux-ci peuvent devenir des handicaps, contre notre avancée mentale et psychologique. Le film retranscrit bien un sujet qui me passionne de plus en plus au fil des années : la transmission intergénérationnelle mais surtout transgénérationnelle (représenter dans la culture populaire dans la série Watchmen -2019- par exemple) décrite dans cet article comme étant je cite : «  le principe de l’existence dans une famille de règles de loyauté, d’injonctions, de permissions et de non-dits, qui fixent le rôle et les obligations de chacun dans le système familial mais également de la transmission transgénérationnelles des traumatismes familiaux. En naissant nous recevons un « grand livre » des dettes, des mérites, des valeurs, des règles, des missions de la famille. Nous devrons faire fructifier ce patrimoine, en régler les dettes, en perpétuer les valeurs.* Et pour les extralucides ou les plus spirituels d’entre vous, la transmission des traumatismes ou schémas familiaux répétitifs. Il suffit de comprendre la mère de Mei pour entrevoir le présent et le plausible futur émotionnel et social de sa jeune fille. Le lien avec l’hérédité n’était que logique pour expliquer la situation de Mei. Le problème est que ces schémas et injonctions se brisent seulement par notre conscience et volonté, en travaillant sur nous-mêmes car nul ne peut se reconstruire ou se découvrir sans comprendre le passé de ses aïeux et faire le propre inventaire de sa vie. Mais surtout en dehors des gènes, le film met l’accent sur ce que nos ancêtres ou parents nous transmettent de manière éducative et sociologique : nos peurs, nos habitus, nos goûts, tout simplement ce qui fait de nous des êtres sociaux, politiques et économiques. Le film remet au goût du jour l’importance de la communication et l’importance de briser les tabous au sein des familles, qui souvent engendrent encore plus de problèmes, venant à les décupler et inconsciemment, les reproduire.

On voit dans le film le saut générationnel qui se produit entre la grand-mère de la fille jusqu’à la petite fille. La mère de Mei a tout fait pour ne pas ressembler à sa mère, mais n’ayant pas canaliser son mal-être et sa colère, est arrivée à reproduire le même schéma éducatif que sa mère, en transmettant et projetant sur sa fille de 13 ans des/ses craintes et idéaux irréalisables ou toxiques. Le manque de communication, de sympathie et d’écoute revient à brimer et saturer n’importe quel enfant, peu importe l’origine ethnique, social et économique. Turning Red est un beau rappel cinématographique de cette pression sociale endossée par les grandes soeurs et grands frères, adultes avant l’heure mais aussi aux enfants uniques et aux enfants tout court. Mais surtout le film retranscrit avec humour, empathie et réalisme l’atmosphère souvent pesante qu’un enfant doit supporter face à la pression parentale. Et qu’être une mère ou un père n’est pas inée et que dans beaucoup de cas, nos parents sont des enfants dont le chemin a été bousculé. Turning Red réaffirme cet adage que nous pouvons souvent devenir les parents de nos parents à certains moments de nos vies.

Turning Red nous rappelle surtout que les personnalités de nos parents, leurs peurs, leurs rêves non réalisés sont souvent le fruit de paroles non exprimées et d’un silence familial assourdissant et bien installé. La parole est souvent la clé ou la première des solutions pour tout régler.

…Et enfin une œuvre visuelle incroyable

À l’image de la dernière génération de films Disney tels que Soul (2020), Turning Red satisfera toute personne en recherche d’une production animée esthétique mais aussi intelligente et progressiste. Les couleurs brillantes mais aussi calmes, les plans sur la ville de Toronto, les joies du printemps ou d’un monde spirituel balayé par un vert larmoyant, Turning Red rend hommage par ses designs et paysages au monde des vivants et de l’invisible avec beauté et rigueur. C’est un film candide et doux mais tout aussi mature et fort en images et moments.

Les émotions des personnages, la dimension réaliste des objets et des matières, la clarté de l’image, la profondeur des couleurs, Turning Red est une claque visuelle même sur petit écran.

Source : Pinterest

Turning Red s’imbrique dans cette nouvelle génération de cinéastes et réalisateurs et réalisatrices asiatiques ou d’origine asiatique, voulant déconstruire leurs vécus et ceux de leurs parents, se ré-approprier leur passé, comprendre leurs histoires de familles et leurs chemins de vie et traditions, pour entrevoir la possibilité d’un avenir serein et d’un présent paisible, ayant guéri le passé. Toujours sous la main magique des studios Pixar, Turning Red ne laisse pas indifférent tant pour son fond que pour sa forme.

Vous l’aurez compris je vous conseille fortement Turning Red pour sa franchise, sa fraîcheur et sa profondeur vous accros des plateformes numériques de streaming en tout genre. Une énième fin d’article où je vous demande de prendre soin de vous et si possible de vos proches, de près comme de loin !

Lunaticharlie !

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2 commentaires sur “Turning Red ou se libérer des injonctions et de ses traumatismes

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