Grand Army : immersion dans les problématiques de la nouvelle génération

La série Netflix « Grand Army » va plus loin que les séries adolescentes pré-mâchées et sans saveur. Sortie le 16 octobre 2020, Grand Army se compose en 9 épisodes de près d’1h chacun. La série est inspirée de la pièce de théâtre féministe « Slut : The Play » datant de 2013 et écrite par Katie Cappiello. Grand Army est aussi multi-produite et réalisée par des 5 personnes diverses : Nicolette Donen, Elizabeth Kling, Beau Willimon, Jordan Tappis et Josuah Donen. Grand Army, établissement fictif, serait le plus grand lycée public du quartier de Brooklyn. La série se focalise sur 5 personnages différents : Joey Del Marco ; Dominique Pierre; Siddarharta Parkam; Jayson Jackson et Leila Kwan Zimmer, tous représentés sur l’image ci-dessus. Cette pluri-production permet de retransmettre plusieurs histoires à l’écran, ce qui donne de l’élan aux personnages et rend la série énergique. La série est en clin à promouvoir la société américaine, telle qu’elle est culturellement et ethniquement riche, mais elle n’échappe pas à son lot de polémiques.

Une des scénaristes a accusé la série d’abus et d’exploitation raciale. Cet élément me fait avoir un regard différemment sur la série, qui n’est pas parfaite. Mais Grand Army reste sûrement l’une des meilleures séries de ces dernières années. Cet article s’articulera en différentes parties, chacune correspondante à une thématique propre à la série.

UN SAUT GÉNÉRATIONNEL

Oui, la majorité des parents sont classicistes. Marier sa fille pour des intérêts, cristalliser l’honneur d’une famille sur son fils aîné ou sa fille, corrompre une amitié pour le bien être de son fils et surtout assurer « sa destinée ». L’un des exemples le plus frappant est celui de Sid. Le jeune homme aux parents d’origine indienne, découvre son homosexualité. Il est « outé » (faire son coming out) par un autre homme par vengeance et se retrouve totalement abandonné et dénigré par ses parents. Sid l’un des meilleurs nageurs de l’équipe de natation subit moqueries sexistes surtout de son entourage masculin. Il découvre son corps et son identité sexuelle dans le secret et surtout dans le porno. Son parcours me rappelle la toute récente interview de Bilal Hassani pour France TV. L’artiste y déclarait que les personnes gays devaient dans l’adolescence vivre leur sexualité cachée et ne pouvaient bénéficier de relations amoureuses « normales » et surtout d’affection. Sid sera à nouveau considéré par ses parents et surtout par son père, lorsqu’il serait accepté à Harvard. Comme si sa destinée sociale et sûrement économique prévalait son orientation sexuelle. Au final, le statut social triomphe sur l’individu. Des filles aux garçons de la série, la nouvelle génération semble un peu plus ouverte d’esprit, ainsi ouverte au monde et aux expériences. Grand Army montre que les idéaux qualifiés généralement d’arriérés et vieillots sont toujours promus par la génération de nos parents (nés entre 1965 et 1980 majoritairement). Tous les moyens sont bons pour « sacrifier » le bien être mental, physique et psychologique des enfants, pour soi disant répondre à des attentes dépassant les jeunes lycéens. Grand Army reflète ce saut générationnel qui pourtant sépare seulement deux générations avec à peine 20 à 30 ans d’écart.

UN LYCÉE À L’IMAGE D’UNE SOCIÉTÉ MISOGYNE ET SEXISTE

Dans Grand Army, il y a une vérité qu’on ne peut ignorer : le sexisme et la misogynie ambiante. On la retrouve dans les institutions donc ici au lycée. Mais elles sont surtout ancrées dans le langage verbal et bien sûr physique des jeunes filles et jeunes hommes. Entre revenge porn, viols, insultes envers la gente féminine, les jeunes femmes de la série subissent des modes de pensée qui ici aussi les précèdent. L’un des exemples majeurs qui m’a frappé est celui de Joey Del Marco, qui a été violée par deux de ses « amis » et en présence de son meilleur ami Tim, qui n’a rien fait ni avant ni après le viol. De plus, elle a aussi été abandonnée par sa meilleure amie, Anna. Joey a, par la suite, tout bonnement perdu la tête, elle est d’abord restée en contact avec ses agresseurs comme pour se voiler la face. Puis au fil de la série, elle sombre dans la dépression et devient une totale étrangère pour elle-même et ses proches.

Le cas de Joey (jouée par Odessa A’zion) est saisissant car la jeune femme quittera son établissement scolaire à cause de son abandon social de la part de l’établissement qui ne l’a aucunement aidé et surtout de ses amis. La jeune fille continuera sa scolarité dans une école pour filles et catholique. Ce schéma punitif est récurrent dans le cinéma et les séries et films adolescents. De Erin Silver dans la série 90210 (2008- 2012) ou Poppy Moore dans le film Wild Child (2008) le titre du film est d’ailleurs très problématique. Les deux jeunes filles sont toutes les deux envoyées dans des établissements privés pour filles et catholiques, subissent les actions et les décisions masculines et en paient le prix en étant éloignées de leur environnement social et culturel et surtout familial. Il en est de même pour Joey dans Grand Army. La jeune fille découvrira qu’elle n’est pas la seule de ses camarades à avoir été victime de viols. Cette punition permet de se débarrasser des victimes de viols, donc souvent des jeunes filles. De l’autre côté, la justice traîne et bien sûr, les violeurs eux ne voient pas leur vies changées. Les garçons de la série comme Sid sont pour la plupart, misogynes sans le savoir. Sid va utiliser son ex copine pour comprendre sa « perte » identitaire et peut être confirmer son homosexualité. Sa soeur Meera, elle sera victime de « slutshaming » et de « revenge porn« , où son petit divulguera des photos intimes d’elles, qui feront le tour du lycée. La jeune femme sera incriminée par son propre frère.

Enfin, le cas de Leila Kwam Zimmer. Adoptée par deux parents blancs et juifs, Leila est née en Chine. On suit Leila dans son parcours initiatique, en quête de la découverte de son corps et sa sexualité, on suit sa compréhension de sa position en tant que jeune femme et surtout sa perception face aux autres femmes et surtout aux jeunes hommes. Leila est dépeinte comme idiote, très sexiste n’étant pas à l’aise avec elle-même, dichotomique faisant preuve de lucidité à certains moments, des moment qui sont vite balayés par un regain de méchanceté et d’égocentrisme. Leila est utilisée par les hommes, elle va au début s’en accommoder puis au fil de la série, elle va s’affirmer maladroitement. La fin de la série nous prouve que Leila est psychiquement partagée. La jeune fille se divise en deux parties : dans la vie réelle elle est fragile et instable. Au final, on apprend qu’elle tient la série en haleine, grâce à ses dessins qu’on peut qualifiés de cathartiques et imagées extrapolant ses émotions et ses expériences. Mais surtout, Leila donne le LA à chaque début et fin d’épisode grâce à ses petits écrits. Elle est au final moins idiote qu’elle le pense et qu’on pouvait le penser. Elle s’est construite son identité sur un manque de représentation et surtout à travers une violence à la fois culturelle et genrée. Les jeunes femmes de la série font preuve d’une certaine maturité et surtout elles affrontent le monde de l’adolescence avec des barrages invisibles érigés contre elles.

LA RENCONTRE DE 2 FÉMINISMES

Si vous avez vu la série, cette antagonisme est plus que présente entre les deux femmes. Il faut déjà dire que le lycée de Grand Army est ethniquement séparé : hormis lors des évènements scolaires et soirées ou dans les groupes extra scolaires, il n’y a aucune hétérogénéité raciale. Les personnes blanches sont entre elles et les personnes noires ou asiatiques se retrouvent aussi en communautés. Dès le début de la série, on oppose Joey et Dominique. Les deux jeunes filles se repoussent naturellement comme des ennemis par nature. Pourtant elles se ressemblent que l’on ne croit. Les deux jeunes filles aux univers socio-culturels et économiques différents, traversent des épreuves et combattent des défis qui font d’elles les personnalités phares de la série. Dominique Pierre (jouée par Odley Jean), jeune fille noire d’origine haïtienne vit à Brooklyn, avec sa mère, sa grande soeur et ses neveux et nièces. Elle est membre de l’équipe féminine de basketball et elle parle aussi bien anglais que créole. Dominique est une jeune fille forte et intelligente. Beaucoup de jeunes femmes noires du monde entier, moi comprise, pourraient se reconnaître dans son personnage. Dominique contient et supporte des fardeaux d’une adulte : elle dirige le foyer, ses neveux et nièces pendant que sa mère et sa grande soeur, travaillent d’arrache pied, elle vient en aide financièrement tout en gérant sa vie scolaire et amoureuse tant bien que mal. Cet archétype de la jeune femme noire portant le monde entier revient de plus en plus dans le monde télévisuel. Ce qui est bien dans la série est que le personnage de Dominique n’est pas stéréotypé : il est contre balancé par d’autres femmes noires aux origines sociales et économiques diverses. Son personnage existe par lui même pour lui même. Dominique ne doit pas être pas être indexée de féministe mais son histoire relève de l’intersectionnalité et au final la jeune femme se bat pour avoir une existante « normale » et pour sa propre santé mentale et celles des femmes noires.

De l’autre côté nous avons Joey Del Marco. La jeune femme habite sur l’île de Manhattan est membre de l’équipe de cheerleading et s’assume entièrement. Elle est fière de son corps, ce qui lui sera reprochée par ses camarades et même par le lycée lui même. Joey est aussi très intelligente et pourrait être qualifiée de féministe. Son personnage est altéré après son viol, un crime qui la rendra fragile, instable et désorientée. Joey perdra toute sa confiance qui faisait d’elle une tête pensante de son lycée. De fille populaire, elle devient la menteuse compulsive en manque d’attention car violée par ses deux « amis » qui voient son viol comme une orgie. Les deux femmes sont littéralement des opposés. Elles subissent des violences systémiques à cause de leur sexe et surtout à cause de leur couleur. De l’une à l’autre je vois un schéma se dessiner, où l’une aura accès à des rendez vous psychologiques et où l’autre devra manquer des jours d’école pour travailler et subvenir et tentera le tout pour le tout pour obtenir un stage lui permettant d’accéder au monde psychologique. Mais de l’autre côté l’une est socialement bien entourée malgré un environnement familial déséquilibré et l’autre en plus de parents divorcés mais très stables, sera abandonnée. Au final, les deux jeunes femmes traverseront la plupart de leurs épreuves seules et peu accompagnées. Elles sont toutes les deux de véritables battantes .

LE REFLET D’UNE SOCIÉTÉ PROFONDÉMENT RACISTE

Enfin et bien sûr que la série parle évidemment de racisme. Il est presque inné aux Etats Unis et bien ancré dans la plupart des pays occidentaux. Dans Grand Army, on l’aborde sous le prisme de plusieurs élèves. Le premier cas est celui de Sid qui subit une pression d’intégration forte venant de son père, à défaut d’y perdre son intégrité. Le jeune homme subit pas des moqueries mais des remarques racistes à cause de ses origines indiennes : allant de Punjab à New Delhi pour qualifier sa soeur. L’apothéose de son expérience face au racisme arrive à cause de l’attentat intervenant au début de la série. Sid sera tiraillé par cette peur de perdre le contrôle de sa propre identité. Le deuxième cas et le plus empreint de racisme institutionnel est celui de Jayson Jackson joué par Maliq Johnson) et Owen Williams (joué par Jaden Jordan). Les deux jeunes hommes seront exclus du lycée pour une bêtise grave mais vite réparée les deux jeunes. L’affaire du porte feuille volé pour amuser la galerie se finira en tribunal scolaire plus que honteux.

Le traitement de cette affaire est à l’image du pays : d’après le site Slate, dans un article publié en 2017, les hommes et femmes noirs font face à des peines carcérales et judiciaires plus fortes que les autres communautés et surtout des citoyens blancs, aux Etats Unis, je cite : « À crime équivalent, les citoyens noirs américains seraient condamnés à des peines d’emprisonnement 19,1% plus longues que celles des citoyens blancs. C’est ce que souligne le dernier rapport de la U.S Sentencing Commission (agence indépendante de la branche judiciaire américaine), qui a passé au crible les peines de prisons prononcées à l’échelle fédérale entre le 1er octobre 2011 et le 30 septembre 2016« . Owen, venant déjà d’une famille de classe populaire, ne réintégra pas l’établissement et fera face à une dégringolade sociale. Cette exclusion bafouera son amour pour la musique et ainsi l’éloignera d’une possible carrière en tant que saxophoniste de talent. La série nous révèle pas, elle démontre le quotidien de millions de personnes noires qui tous les jours se voient administrer des verdicts judiciaires expéditifs et des punitions plus qu’absurdes au vu des délits commis.

A contrario, Geoffrey (joué par Anthony Ippolito), Luke (joué par Brian Altemus) et Tim (joué Theolonius SerrellFreed) eux ne se feront qu’arrêter et relâcher quelques jours plus tard. Ils ont violé leur amie qui était droguée et bourrée, l’ont faite passer pour folle et délurée pour atteindre son image de fille forte. Et en tant que personnalités masculines fortes et terminales du lycée, tout est allé dans leur sens. Le pire reste le personnage de Tim qui sûrement par vengeance envers Joey, qui ne l’a jamais aimé comme il le voulait, s’est mis du côté des deux violeurs. Enfin, il y a aussi le double traitement raciste de Leila. La jeune fille adoptée de culture juive, est de par et d’autre rejetée et quotidiennement humiliée à cause de ses origines asiatiques et elle peinera à se sentir accepter dans la communauté juive. La jeune fille se voit appeler par les garçons du lycée « JAP » = Jewish Asian Pussy (littéralement chatte juive et asiatique). La dureté des attaques racistes et sexistes dans la série est sans rappeler la série Glee (2009-2015), avec laquelle j’ai grandi. En comparant les deux séries qui ont plus de 10 ans d’écart, il est assez triste de voir que cette violence verbale se perpétue avec le temps. Glee était peut être plus légère mais tout aussi dénonciatrice des maux sociaux américains. Grand Army se compose de moins d’artifices et reste plus actuelle.

CONCLUSION

La série nous pousse à regarder les Etats Unis et ses problèmes qui touchent sa propre jeunesse. Toutefois, Grand Army aurait pu prendre place dans n’importe quelle grande ville de ce monde. Grand Army nous pousse surtout à voir de plus près le statut suprême de la suprématie blanche, qui est loin d’être un mythe. Géo, Luke et Tim ressortent sans égratignures et comme étant les gagnants de la série. Ils ne se sont jamais souciés des enjeux de l’école, ni des problèmes que traversent leurs camarades. Ils vivent leurs vies sans angoisse et sans payer le prix de leurs actes et de leur crime.

Grand Army représente notre monde actuel, sans filtres. C’est une série pour adolescents, lumineuse par son réalisme, qui fait qu’on peut tous se reconnaître dans l’un des personnages. Les personnages sont à l’image de la Génération Z (personnes théoriquement nées entre 2000 et 2016) : de Greta Thunberg à Tik Tok et Instagram : des jeunes adultes conscients, combattifs et très connectés.

Lunaticharlie.

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