L’enracinement du colorisme et de la misogynoir dans les industries musicales : jusqu’à quand ? (PAMPHLET)

De la France aux Etats Unis en passant par l’Angleterre, être une femme noire, d’autant plus foncée, dans le monde actuel n’a jamais été aussi hostile et nauséabond. Au fil des années, plusieurs schémas sociaux, médiatiques et virtuels se sont établis contre des femmes noires. Aujourd’hui, toujours autant fatiguée par ces phénomènes rabaissants et réducteurs, je décide d’écrire cette tribune pour dénoncer et relever certains faits concernant trois femmes noires, peu ou très connues : Azealia Banks, Aya Nakamura et Noname. Ces trois femmes très talentueuses, chacune à leur manière, ont toutes les trois apporté quelque chose de nouveau grâce à leur musique et ce, dans les paysages urbains de ces dix dernières années. Mais leur art sont souvent remis en question à cause de leur apparence, couleur de peau et/ou personnalité. Ces trois femmes subissent la misogynoir (terme pour qualifier une misogynie visant les femmes noires et souvent produite par les hommes) de différentes manières. Voyons comment.

LA CAS D’AZEALIA BANKS & LA SANTE MENTALE

Azealia Banks, image provenant de Google Images.

Azealia Banks est une de mes rappeuses préférées et je la suis depuis que j’ai 15 ans. Aujourd’hui à 23 ans, je suis déjà dans un premier temps estomaquée par le fait qu’elle n’ait pas la reconnaissance qu’elle devrait avoir. Mais surtout, que sa carrière ait pris un tel virage. Azealia était partie pour être une star du rap américain. Mais certaines déclarations et accusations à l’encontre de personnalités influentes américaines telles que Russell Crowe, l’ont fortement discréditée. Il y a néanmoins une chose que je n’ai particulièrement pas appréciée lors de sa descente médiatique : la moquerie de ses possibles problèmes mentaux. Il a été prouvé maintes fois sociologiquement (cette affirmation est incontestable), que les personnes noires et surtout afro-descendantes subissent une double discrimination face aux maladies mentales : de la part de la société et de leur famille. Etant moi même une femme noire, je l’ai vu personnellement, médiatiquement et je l’ai étudié pour un dossier de recherche en psychologie sociale.

Azealia Banks a été moquée et lynchée à plusieurs reprises ces dernières années. Plus les années passent et plus l’acharnement redoublent. Ce que j’accepte encore moins, est la comparaison de traitement homme noir/femme noire. Je sais déjà que des hommes noirs en colère vont encore dire que j’appelle à une division de la communauté lors de cette affirmation. Mais oui, quand j’ai vu il y a deux ans une vidéo de Kanye West dire que les noirs américains étaient toujours en quelque sorte mentalement asservis, je l’ai mal pris. Kanye West est l’un des rappeurs qui m’a fait aimé le rap, dans le sens que Graduation (2007) est l’album qui a façonné mon adolescence et mon goût pour le rap. Mais cette déclaration plus ses apparitions au près de Donald Trump, c’était beaucoup trop. Il y a une certaine manière de dire les choses. Kanye West lors de ses déclarations sortait de soins psychiatriques intensifs. Cependant, sa carrière n’a pas pris un coup. Bien sûr je ne souhaite à personne d’être handicapé ou fragilisé par ses problèmes mentaux. Le problème est que les déclarations d’Azealia Banks sont souvent lourdes mais tellement minimes face aux prises de parole de Kanye West. Azealia a été classée comme fauteuse de troubles et tout simplement folle. Et pourtant, Azealia Banks est aujourd’hui rayée de la carte. Ces inégalités de traitement dépassent d’abord la couleur noire, c’est une différence liée au genre. Comme dit précédemment, cumuler le fait d’être une femme + noire + talentueuse est un combo explosif. Azealia Banks a plusieurs fois dépassé les bornes mais ses déclarations n’ont pas eu l’impact des déclarations de Mr.West. Cette comparaison est l’une des premières que j’ai remarqué : l’industrie du hip hop américain ne laisse rien passer à une Azealia Banks mais un Kanye West pourra toujours s’en tirer, au point de s’enrichir et de prospérer et à l’heure actuelle, plus que jamais.

LA CAS D’AYA NAKAMURA & LES NORMES DE BEAUTE

Aya Nakamura, image provenant de Google Images.

Aya Nakamura est une chanteuse dont la musique ne m’émeut pas plus que ça. Mais je me sentais obligée de parler d’elle, tout simplement car son traitement sociologique est inhumain et vraiment aberrant. Avant d’arriver sur Twitter, je voyais souvent Aya Nakamura être la risée de « journalistes » et d’émissions françaises. Mais une fois sur Twitter, j’ai simplement pris conscience de ce qu’était son quotidien. Il est d’abord tout à fait logique de dire qu’Aya Nakamura est une chanteuse talentueuse, il suffit d’avoir des oreilles pour comprendre ça. Sa musique peut ne pas plaire à tout le monde, mais les insultes sur son physique sont systémiques et injustes.

Tweet illustrant le « clash » Aya Nakamura/Niska.

Aya Nakamura est peut être l’une des premières femmes noires en France à connaitre une telle reconnaissance musicale. Elle s’est imposée contre toutes attentes dans la musique populaire française. Cependant les attaques constantes sur son physique, n’ont pas tardées. Et Twitter obtient la palme d’or dans ce domaine. Ce qui est le plus triste, est que la plupart des hommes se moquant d’elle, la comparant à des hommes noirs célèbres, lui retirant sa part de féminité dans des tweets puants, sont des hommes noirs. Que des hommes blancs ou d’autres couleurs s’acharnent sur elle, cela ne me choque même plus, n’attendant rien de leur part, mais lorsque des hommes de sa propre communauté ouvrent la voie, les dégâts ne sont que colossaux. Le traitement virtuel d’Aya Nakamura met sous le devant de la scène le colorisme ancré dans la société française et surtout dans les diasporas africaines et afrodescendantes en France.

Aya Nakamura qui à l’étranger est souvent applaudie et reconnue pour sa musique, est en France dénigrée au plus haut point. Son physique et sa beauté sont devenus des référentiels la qualifiant avant sa musique. Le cas d’Aya Nakamura est un véritablement révélateur de nos enjeux sociologiques en tant que personnes noires en France. Le fait est, qu’on peut ne pas aimer sa musique, on peut ne pas aimer son visage mais le dénigrement systémique sur son physique est-il nécessaire et surtout légitime? Non. Aya ne rentre tout simplement pas dans les critères de beautés de la femme noire en France. Elle n’est pas claire, n’a pas les cheveux frisés/bouclés et en plus elle se « permet » de s’apprécier et de s’aimer. Aya Nakamura mérite tous ses trophées et récompenses, car il était temps qu’une femme noire brille en tant que chanteuse de r’n’b ou « pop urbaine ». Il était temps qu’une femme noire foncée soit enfin en mesure de briller. Je tiens à dire à Aya Nakamura que si cet article lui parvient par je ne sais quel miracle, continue mais surtout protège toi et entoure toi bien. Personne ne mérite cet acharnement des plus puériles. Le physique ne devrait jamais primer avant le talent.

LE CAS DE NONAME & ETRE UNE RAPPEUSE NOIRE CONSCIENTE

Noname. Image provenant de Google Images.

En 6 mois, j’ai écrit trois articles mettant en avant la rappeuse. Noname, a la semaine dernière, encore été jetée sur le bucher. Dans un son que le rappeur J. Cole a sorti le 16 juin dernier, nommé « Snow on tha buff », un long couplet descendait et infantilisait la rappeuse. Pour rappel, Noname avait déjà subi un acharnement et des moqueries pour s’être retirée de la scène rap. Elle n’acceptait tout simplement plus de voir des personnes blanches prononcer le n*word lors de ses concerts. Bien sûr son public majoritairement blanc n’a pas apprécié ses déclarations, mais la santé mentale prévaut avant les jérémiades de personnes blanches ne comprenant pas les enjeux derrière ce mot. Noname est une artiste consciente et consciencieuse. Quand elle a décidé de se retirer musicalement, elle l’a fait pour s’enrichir intérieurement, elle l’a fait pour lire et apprendre des grandes figures noires communistes et anti-racistes, de révolutionnaires. Si elle s’est retirée c’est pour approfondir la construction de sa propre histoire politique, l’histoire politique afro-américaine. De ce fait, rien ne peut lui être reproché. Le son de J. Cole m’a tout simplement abasourdi. À la lecture du couplet à 5h du matin, je bouillais. Sans plus attendre, ses fans preux chevaliers ont débarqué pour le défendre, sans comprendre l’aspect négatif du couplet. Mais comment ne pas tout simplement voir le but du rappeur. J. Cole est un grand garçon, qui depuis près de 7 ans, s’est éloigné d’une industrie du rap trop commerciale. J.Cole est un rappeur avec de la jugeote et qui semblait avoir un minimum de connaissances, son dernier album en est la preuve. Mais ce couplet sur Noname n’a rien de positif ou d’enchanteur. Ce couplet est un énième affront pour les femmes noires. Combien de rappeuses noires foncées sont de façon constante moquées ou délaissées. Combien sont mises de côté et peinent à percer. Je pense à des femmes comme Leikeli47 ou même Little Simz en Angleterre. Le couplet de J.Cole est tout simplement un énième exemple de ce que les femmes noires foncées doivent subir dans les industries musicales. Noname disait dans un tweet, le 30 mai 2020, que nos rappeurs préférés ne se manifestaient pas assez pour les évènements et manifestations actuelles, liés au mouvement BLM.

Noname avait bien raison, beaucoup de rappeurs américains comme anglais noirs connus, que je suivais et admirais, ont peu ou pas réagi. Son tweet était un appel au réveil et les personnes s’étant senties attaquées en avait peut-être besoin. Noname a toujours parlé dans ses textes, des problématiques raciales et sociologiques en se concentrant d’abord sur sa ville natale de Chicago. Le pire dans cette histoire, est que J. Cole a répondu au tweet par une chanson. Dans le climat actuel, comment trouver la force de rentrer en studio pour paternaliser une femme dans son combat. Comment trouver l’audace de demander à cette même femme de prendre le temps de lui expliquer les choses, de lui les lire. Noname n’est la mère de personne et est d’ailleurs plus jeune que J. Cole. Elle n’a ni son capital ni son influence. Et malgré ça, elle a décidé de mettre sa carrière sur pause au risque de tout perdre. L’une des pires choses que ce clash est mis en relief, est le manque de considération à l’égard de Noname. J’ai lu des commentaires d’hommes et femmes noires et de couleurs, se moquer d’elle, du fait qu’elle ne soit pas importante et pas connue. Ces commentaires en disent long sur le traitement et la visibilité des femmes rappeuses noires conscientes. D’un autre côté des parrains du rap engagé comme Talib Kweli, ont approuvé le combat de Noname. Le fait même que Madlib produise la chanson réponse de Noname (Song 33) envers J.Cole, m’a étonné.

Le cas Noname/J. Cole est un encore un autre exemple de cette dynamique homme/femme dans l’industrie des musiques urbaines. Et l’un des pires. D’autant plus que, Noname s’est excusée par la suite après avoir sorti sa chanson répondant à J.Cole quelques jours après lui. Toutefois, J.Cole ne s’est pas excusé.

POUR FINIR…

Cet article n’a pas pour but d’attiser des tensions ou autre. Je pense que beaucoup de personnes noires ou pas ont suivi les trois cas que je viens d’exposer. Il suffit d’avoir un esprit critique et de suivre les actualités populaires des réseaux sociaux. Pour certains et certaines cet article n’aura peut être aucun sens et relèvera du risible, mais il est d’abord une tribune. Etant une femme noire mais claire, j’arrive moi même à voir ces dynamiques se mettre en place. Je vois le colorisme prospérer depuis des décennies. Je supporte des artistes très talentueux du monde entier, souvent foncé(es) et je les vois créer et travailler sans forcément décoller et recevoir l’attention qu’ils ou elles devraient avoir. Cet article je voulais l’écrire depuis plusieurs mois et les dernières semaines m’ont vraiment poussé à le faire. Azealia Banks, Aya Nakamura et Noname ont toutes les trois subi cette misogynoir, elles ne sont pas les seules et encore moins les dernières. Il me semble normal de parler de leurs cas car elles auraient pu être des filles de ma famille ou des amies proches. Il me semble logique de les défendre et mettre la lumière sur des pressions structurellement ancrées visant des personnes en particulier.

Si vous êtes arrivé(e)s jusqu’ici, je vous remercie d’avance.

Lunaticharlie.

Suivez-moi sur Instagram : @pointzeroworld – POINT ZERO WORLD.

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