Le rap « iencli » ou la gentrification du hip hop et du rap: de Macklemore à Noname en passant par Roméo Elvis (ANALYSE)

Depuis près de 2 ans, cette question de non légitimité, déchire multiples internautes francophones et anglophones. Avec l’avènement de la démocratisation du rap, une nouvelle vague de rappeurs s’est de plus en plus installée dans les radios et sur nos écrans. Rap de festivals ou « iencli », j’ai dans cet article essayé de comprendre ce ras-le-bol qui est dénoncé dans l’industrie du rap occidental.

Macklemore et la controverse des Grammys 2014

Ryan Lewis et Macklemore. Source : Google Images

Cet article pourrait paraître inconvenu ou discriminatoire pour certains, mais à vrai dire, une gentrification ou alors hyper-capitalisation du rap a bien eu lieu. Je ne peux me considérer comme « puriste » mais plus comme amoureuse du hip hop avant tout et donc du texte et des pensées avant le bling bling. Les Grammys 2014 peuvent servir de premier évènement pour rentrer en profondeur dans le sujet. Le rappeur Macklemore, nouveau dans l’industrie, est nommé dans la catégorie album rap de l’année, face à des poids lourds : le rappeur canadien Drake (qu’on ne présente plus) avec l’album « Nothing Was The Same » ; le baron du rap new yorkais Jay-Z avec l’album « Magna Carta Holy Grail » ; le rappeur auto proclamé génie de Chicago, Kanye West avec l’album « Yeezus » et enfin le jeune rappeur de Compton, Kendrick Lamar présentant son deuxième album, « Good Kid Maad City ». Macklemore, qui s’était fait remarquer avec son titre « Thrift shop », un son rendant hommage à son amour pour les friperies et les sappes rétro, a contre toute attente (c’est le cas de le dire) gagné le Grammy de la catégorie.

C’est ici que commence réellement ce problème de légitimité dans le rap, d’abord américain. L’album « The Heist » de Macklemore n’est pas inaudible, c’est un bon album. Mais considérant les adversaires en face, sa victoire est dérisoire. L’album « Nothing Was The Same » de Drake est jusqu’à aujourd’hui l’un des meilleurs de l’artiste : diversifié, complet, poétique et moderne. L’album de Jay-z, « Magna Carta » était tout simplement génial, produit par Pharrell Williams et Timbaland, il était musicalement, superbe. L’album de Kanye West « Yeezus », a changé la donne et donné de l’amplitude à l’industrie, avec des sons comme « Blood On Leaves » ou « BLKKK SKNNN HEAD » (black skinhead), Kanye West s’est révélé plus fort que jamais, avec un album personnel et percutant. Mais surtout, l’album de Kendrick Lamar, « Good Kid Maad City », qui à l’époque était pressenti pour gagner le prix. Considéré comme l’un des meilleurs albums du rappeur et surtout de la dernière décennie, le fait de le voir perdre face à Macklemore a beaucoup choqué. La victoire de Macklemore étant décriée, le jeune récompensé s’est vu obliger de présenter des excuses surtout au rappeur californien Kendrick Lamar, pour ce « vol », dont il n’était pas l’exécuteur. Il a par la suite, envoyé un message à Kendrick Lamar pour lui montrer son incompréhension face à sa victoire, message qu’il a posté sur son compte Instagram.

Capture d’écran provenant du site américain Time.com

Mais ses excuses n’ont pas fermé la faille qui venait de s’ouvrir dans l’industrie du rap. Voir Macklemore gagner un Grammy face à des géants et jeunes prodiges et surtout avec des projets géniaux, a bousculé beaucoup de personnes. Cette soirée du 27 janvier 2014 renferme en elle l’un des plus grands vols de l’histoire des Grammys. Mais au-delà de cette controverse, pourquoi Macklemore n’a pas été respecté? Cele ne concerne absolument pas sa couleur de peau, l’industrie du rap américain majoritairement noire, a très vite accueilli la diversité ethnique et le rappeur de Détroit, Eminem, en est la preuve. Macklemore était tout simplement vu comme un arriviste de 1) et de 2) il était lyricalement moins avancé que ses adversaires, en toute objectivité. Macklemore représentait tout simplement une catégorie de consommateurs de musique urbaine, que l’on avait peut être pas prédit : des jeunes blancs de classes moyenne à supérieure, tout simplement l’Amérique blanche aisée. « Thrift shop » en est la preuve, le son est déluré, drôle, mais le texte ne brille pour sa complexité. L’album est plus commercial et touche même à la pop. L’industrie du rap a retenu cet évènement et suite à ça, beaucoup de parrains et d’excellents rappeurs ont tourné le dos aux Grammys, puisqu’ils n’étaient pas considérés. C’est le cas de Drake ou du rappeur J.Cole, déclaré comme fervent adversaire de Kendrick Lamar en terme de texte et rimes. Mais qu’en est-il de la France?

Roméo Elvis & co

La France et ainsi l’Europe connaissent ce problème que très tardivement. Comparer les Etats Unis et la France peut être dérisoire, mais c’est nécessaire. Le rap français dans un premier temps influencé par les Etats Unis, avait dans les années 90 comme têtes d’affiches des hommes, souvent de couleurs et d’origine africaines dans la majorité et issus de « quartiers ». Le paysage du rap français n’avait jamais vraiment été diversifié mais les artistes eux, continuaient sur le plan musical d’évoluer, s’inspirant de musiques africaines et caraibéennes par exemple ou de sonorités américaines, comme la trap d’Atlanta. Ce n’est que jusqu’à peut être 2016/2017, que quelque chose est apparu. Des artistes francophones émergent un peu partout en Europe mais surtout en Belgique et Suisse. Le premier rappeur décrié est le rappeur belge Roméo Elvis. Personnellement, j’ai trouvé son premier projet, « Morale 2 » (2017) très correct. Mais le rappeur a connu une ascension médiatique incroyable en seulement 1 an. Des festivals aux plateaux télés français, sa soudaine notoriété et surtout ses dires l’ont mis sous la lumière. Tout comme ses compères Caballero & JeanJass, Roméo Elvis représente une nouvelle catégorie démographique d’auditeurs de rap francophone.

Capture d’écran du site Konbini et de l’article « il est grand temps d’en finir avec l’expression rap iencli ».

Pouvant comparer ce cas à celui de Macklemore, Roméo Elvis, Columbine ou encore Lomepal, se sont vus attribuer le titre de rappeurs « ienclis ». Pour certains, « ienclis » signifie « rappeurs pour blancs », mais ce terme va au-delà de ça. « Ienclis » pour clients, notamment clients de drogue tout simplement, qui sont connus pour être des jeunes personnes blanches aisés. Mais certains rappeurs blancs ne se sont jamais vus attribués cette étiquette comme le parisien Nekfeu. Cette attribution de rappeur « iencli » intervient à un moment complexe pour le rap français. Plusieurs genres de rap se distinguent avec le temps entre le rap conscient, le rap alternatif/underground et le rap commercial aujourd’hui repris par des anciens comme Soprano ou RIMK, le rap « iencli » à tout comme dans le cas de Macklemore, a attiré une nouvelle catégorie d’auditeurs, n’ayant peut être pas les mêmes attaches culturelles et surtout textuelles et n’ayant pas connu ce fondement musical. Ce rap « iencli » serait d’une légèreté textuelle, comme beaucoup de sons du rap commercial mais les images véhiculées dans les clips de ces rappeurs diffèrent totalement des codes du rap normalement connus. Faut-il donc avoir un passif de jeune de quartier ou banlieue ou avoir les codes de la rue et tout ce que cela entraîne, pour faire du rap? Courant janvier 2020, le média Konbini publie un pamphlet pour stopper cette appellation de rappeurs « ienclis », ce qui a agacé de nombreux internautes et twittos, qui appuyaient qu’une réelle gentrification du rap avait lieu. Le rap « iencli » serait-il un rap pour personnes aisées, ne comprenant pas réellement les codes du rap et ses enjeux? Au delà de la sphère sociale et économique, des dissensions raciales peuvent se faire ressentir.

Le cas de Noname

Source : Google Images

Noname, jeune rappeuse de la nouvelle école de Chicago (sur laquelle je ferai bientôt un article) s’est exprimée courant fin novembre 2019 sur son public lors de ses concerts. La rappeuse pouvant être qualifiée de consciente, mixant politique et humour dans ses textes, s’adresse d’abord aux communautés noires américaines, étant elle-même noire américaine. Artiste employant le n*word, mot à forte connotation historique et raciale, ré-approprié par nombre de noirs américains pour le distancier de sa charge historique et surtout racialiste. La rappeuse a sur Twitter déclaré que voir des personnes blanches chanter le n*word à ses concerts la perturbait fortement. Car oui, la plupart de son public est à majoritairement blanc, objectivement comme pour la plupart des foules de concerts de rap de ces dernières années. La rappeuse ne se sentant pas appréciée par la communauté noire américaine, à qui s’adresse ses sons, s’est sentie agacée et à décider de mettre un stop dans sa carrière.

Capture d’écran du site XXL, article « noname white crowds quit rap »

Conséquences? La jeune rappeuse s’est vue accuser de discrimination envers son public blanc. Certains internautes lui ont reproché son audace, lui rappelant que sa musique n’était pas dans un premier temps adressée à un public noir américain (ce qui est très discriminant), faisant référence à d’autres rappeurs tels que Tyler The Creator. De plus, on a reproché à la jeune rappeuse de ne pas considérer son public, qui « quand même » lui permet de vivre de son art malgré sa couleur. Le cas de Noname est assez problématique. À l’heure de la mondialisation et du multiculturalisme des pays occidentaux, des personnes blanches écoutant du rap, cela ne date pas d’y hier. Mais lorsqu’une artiste déclare se sentir mal à l’aise sur scène car ressentant une incompréhension d’abord existentielle, son appel doit faire écho. Noname voulait par ses déclarations, réveiller les communautés noires américaines, les pousser à aller à ses concerts, supporter financièrement les petits artistes qu’ils écoutent en venant aux concerts, car les plateformes de streaming les rémunèrent très mal. Littéralement, les tournées sont les premières sources d’apport financier pour les jeunes et petits artistes.

Une jeune femme noire se voyant recevoir le n*word sur scène peut paraître déroutant. Mais qu’en est-il du public qui se déplace? Le n*word, mot controversé est débattu sur la place publique tous les deux trois jours pour son utilisation au sein de la communauté noire américaine. Des personnes non-noires déclarent qu’il s’agirait d’un privilège racial pour les personnes noires de le dire. Personnellement, je ne pense pas avoir mon mot à dire sur ce débat. Mais le coup de gueule de la rappeuse intervient à quelques mois d’intervalle de ces allégations de rap « iencli ». L’embourgeoisement du rap semble prendre une place de plus en plus importante. Si des artistes de couleurs ne se retrouvent pas dans leur public et surtout si en face le public ne semble pas comprendre les enjeux de leur art, une barrière se créée.

De ces trois cas, un leitmotiv ressort : un fossé culturel et ethnique des publics de rap. La démocratisation du rap a amené à l’industrie de nouvelles catégories d’auditeurs, que les labels ne peuvent négliger d’abord dans un aspect monétaire et en terme d’influence. Mais au fil des années, l’écart se fait sentir et de jeunes artistes de couleurs ou de milieu populaire se battant pour promouvoir leur musique, se voient bâcher ou reléguer à une petite scène. Cet article n’avait pas pour but d’accabler les personnes blanches, mais juste de comprendre comment ici, le rap et le hip hop ont réussi à échapper à ses communautés d’origine et comment ils profitent à un public et à des artistes plus aisés et de moins en moins colorés. Evolution anodine de l’industrie ou pure réponse marketing aux conséquences commerciales et démographiques?

Lunaticharlie.

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