Le collectif/groupe : toujours essentiel au hip hop/rap ?

Depuis la naissance du hip hop dans les années 70 aux Etats Unis, le groupe fait partie intégrante du monde du hip hop et du rap. De Flatbush Zombies en passant par The Pharcyde, plus d’une décennie sépare la création de ces groupes emblématiques. Une preuve que le groupe ou le collectif reste un élément clé dans le rap et le hip hop actuel.

Au fil des années, en tant qu’afficionado de la scène rap américaine et occidentale, il est tout à fait indéniable que l’émergence d’une nouvelle génération de collectifs de rappeurs et producteurs, se fait sentir. Dans cet article, je tenterai d’analyser cette particularité et surtout cet affect au groupe, la collectivité qui donne une essence et un pouvoir particulier au rap d’hier et celui de demain.

UNE CULTURE FONDÉE SUR L’UNION

De la côte Est en passant par le Mid West ou encore le Michigan, les années 90 ont révélé une multitude de groupes et collectifs légendaires. De Public Enemy à Slum Village en passant par Bad Boys, les formations artistiques étaient presque essentielles dans le milieu urbain. Ayant été bercée très jeune par la musique The Fugees ou encore A Tribe Called Quest, force est de constater que le hip hop des années 80/90 était ancré dans la force de l’union, de la fusion de plusieurs individualités, souvent proches d’un point de vue social et ethnique. Le hip hop a tout de même une histoire entremêlé au racisme et à la politique. La montée de groupes et collectifs noirs et talentueux dans tout les Etats Unis dans les années 80/90 a une forte résonance et est signe d’une période clivante tant culturellement que politiquement. Engagés ou non, ces rappeurs et rappeuses étaient des précurseurs de l’avènement d’une nouvelle ère musicale, qui aujourd’hui domine le monde culturel et artistique, sur tous les plans.

Ces artistes souvent proches de base, venaient à faire émerger une nouvelle façon de s’exprimer, d’exprimer leur vision de voir la vie, les relations humaines et leur environnement. Comme des ethnographes de la vie urbaine, chaque groupe émerge dans le pays apportait sa pierre à l’édifice du hip hop. Conscient, hardcore ou alternatif, le projet final fait qu’aujourd’hui des groupes comme Outkast ou The Jungle Brothers continuent d’influencer les générations actuelles et celles de demain, sans même qu’elles en aient conscience.

LE BASCULEMENT DES ANNÉES 2000/MI-2010

Les années 2010 ont vu arriver des collectifs à foison. Comme un renouveau dans une scène hip hop essoufflée et aspirée dans « l’électronisation » mainstream de l’époque (où la période « on the floor » comme dirait le youtubeur Music Feelings). Les années 2010 étaient noyées par l’EDM et la pop. Nos artistes préférés s’y sont mis, parfois de façon excessive (Ludacris et Ne-Yo je parle de vous), laissant la place à de nouveaux rappeurs divers et prêts à apporter un nouveau souffle à une nouvelle génération d’auditeurs. Vous connaissez les plus connus aussi bien que moi : Kendrick, J-Cole, A$ap Rocky, Drake, Nicki Minaj, Wale etc… Avec nombre d’entre eux, vient une famille, une entité qui les dépasse et qui leur permettent, de les pousser artistiquement et musicalement. Ces maisons d’artistes qui maintenant sont essentielles à la culture, représentent une seconde voire une troisième vague de groupes urbains. Les membres s’opposent en terme d’identité mais ils arrivent à unir leurs talents : TDE (2004) crée par Anthony Tiffith que j’affectionne, Dreamville crée par J.Cole et Ib (2007), Pro Era (2009) à New York, Flatbush Zombies (2010) que je considère comme les dignes successeurs de Flipmode Squad et Three 6 Mafia ou encore et surtout A$ap Mob.

Interview légendaire du groupe Pro Era, et ses très jeunes membres

Les groupes et collectifs des années 2010 font la jonction entre le rap d’hier et celui d’aujourd’hui. Mais ils sont aussi très éclectiques, les aspirations diffèrent tout comme les fibres artistiques : Dreamville ne réunit pas que des artistes urbains de Caroline du nord ou d’états du Sud, c’est un mix d’artistes venant de différentes villes, aux univers musicaux divers, travaillant pour eux mêmes et pour créer des projets communs cohérents. Il y aurait une ambivalence présente entre un groupe et un collectif : les deux sont synonymes et sont interchangeables. Mais il semble que le groupe est immuable, il fait parti de l’ADN de l’artiste, il est souvent crée très tôt, lorsque les membres sont à peine majeurs et avant même que leur carrière fleurisse. Le groupe concentre une amitié et des connaissances anciennes. Alors que le collectif sert souvent de plateforme pour faire émerger d’autres artistes, il peut réunir plusieurs groupes, venant collaborer pour un projet collaboratif (exemple avec le collectif new yorkais, Beast Coast qui réunit Flatbush Zombies, Pro Era et The Underachievers). Il en est de même pour Flatbush Zombies, qui pour moi reste l’un des seuls collectifs qui rend hommage au rap hardcore et en faisant transparaître une essence hip hop autant par le texte, l’énergie et surtout le flow. Les trois membres de Flatbush Zombies, Meechy Darko, Zombie Juice et Erick the Architect, originaires de New York, forment un trio avant-gardiste et très psychédélique. Le groupe n’hésite pas à se transcender et se mettre en danger musicalement, au fil de ses projets.

L’osmose du duo « rappeur- producteur/dj » est d’ailleurs toujours en vogue. Je pense automatiquement à 21 Savage et Metro Boomin, Bishop Nehru et MFDOOM ou Smino et Monte Booker. Mais je pense surtout d’abord à l’un des duos les plus prolifiques des années 2010 : Madlib et Freddie Gibbs. Les deux artistes et leurs collaborations (Pinata en 2014 et Bandana en 2019) viennent réaffirmer l’importance de la collaboration texte et production, incontournable au hip hop. Les deux artistes ne sont pas des nouveaux, ils ont de longues carrières mais ils arrivent à surfer et à s’imposer dans la scène actuelle avec une recette de presque 50 ans. Signe que le hip hop continue de s’adapter aux récentes cultures urbaines et aux demandes de la nouvelle génération.

LA NOUVELLE VAGUE

Les collectifs des années 2010 et 2020 font d’ailleurs émerger un autre paramètre, signe du changement du public urbain des années 2000-2010 : la popularisation du rap. Les collectifs hip hop dans les années 80 à 90 étaient essentiellement composés de personnes afro-américaines ou afrodescendantes en Europe. Ils avaient aussi en leur sein, a minima, des femmes, des rappeuses hors-pair (celle ci c’est pour Lauryn Hill, Rah Digga et E.V.E). Les rappeuses et/ou chanteuses étaient des perles rares dans des groupes très masculins, qui arrivaient à changer l’ambiance et apporter une touche pas forcément féminine, mais une énergie différente et surprenante. En France je pense à Wallen ou Assia et encore à Zaho et actuellement Aya Nakamura, les voix féminines sont essentielles à la scène urbaine.

Cette présence féminine est peu présente dans les collectifs actuels mais les rappeuses connaissent une meilleure visibilité seules ou alors dans des groupes féminins : de la britannique Enny, à ill Camille, Lyric Jones à City Girls en passant par Megan Thee Stallion dans la scène anglo-saxone. À vrai dire, on retrouve quelques artistes féminines au sein de collectifs actuels, mais ce sont souvent des chanteuses, comme SZA (TDE) et Ari Lennox (Dreamville). Un autre paramètre rentre en jeu, comme j’en avais parlé dans mon article sur la « gentrification du rap ». Qui dit popularisation dit démocratisation. Les collectifs actuels sont très diversifiés sur le plan ethnique et social. De Brockhampton ou Fritogang aux Etats-Unis au label et collectif Don Dada en France, la mixité est tout à fait ancrée dans la scène urbaine, ce qui permet une visibilité, une représentation et une diversité plus souple et réelle tant musicalement qu’artistiquement.

Aujourd’hui je remarque qu’une nouvelle génération de collectifs voit le jour. L’un de mes dernières derniers coups de coeur est le collectif de Memphis, AG Club. Leur collaboration avec A$ap Ferg (A$ap Mob) et le rappeur NLE Choppa, de Memphis, démontre l’affranchissement géographique des rappeurs, qui mélangent les identités des multiples villes clé et en devenir, du rap américain. Brut, jeune et atypique, mélangeant chant et rap, l’arrivée d’AG Club correspond à la montée d’une nouvelle génération de rappeurs et artistes urbains, en proie à s’affirmer.

J’admets que cet article est assez eurocentré, omettant que la scène urbaine ne s’arrête pas à Detroit et Bruxelles. Lagos ou Nairobi sont aussi des concentrés de talents avec notamment le collectif kenyan Boondocks Gang. Le hip hop et le rap ont toujours rassemblé et sont aujourd’hui, tout comme hier, des moteurs de créativité et de création.

Vidéo du single « MEMPHIS PT.2 »

Le lien rap/communauté n’est pas prêt de s’affaiblir. Il traverse les époques et générations, fidèle à lui-même comme une évidence d’un fait social intarissable, réunissant des talents singuliers. Le lien est propre à tout style musical mais on ne peut l’amputer au rap.

Lunaticharlie.

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