Les Nuits En Or 2020 : analyse de films vus la première nuit

Pour cette édition annuelle, les Nuits en Or 2020 nous ont proposé un panel exceptionnel de courts métrages internationaux. De la Suède au Mexique, ces 28 films ont été récompensés lors des festivals internationaux de ces deux dernières années. La visionnage de ces films lors de ces nuits d’or était gratuit, dans la limite des places disponibles. C’est un beau geste surtout pour mettre en lumière le travail de réalisateurs, producteurs et scénaristes de talent, souvent issus de la nouvelle génération. Les courts métrages restent moins démocratisés et accessibles sur les grands écrans. Suite au COVID 19 et la pandémie, on sait que les industries culturelles et créatives ont et restent fortement touchées. Cette édition 2020 devait avoir lieu en juin dernier, elle revient donc après des mois d’abstinence culturelle pour beaucoup. Je suis allée à la première nuit au cinéma UGC Odéon, dans le 6ème arrondissement, le 29 septembre 2020. J’ai choisi les films de la salle 1 et le choix a été plus bien trouvé. Sur les 9 films que j’ai vu, je choisis aujourd’hui de revenir sur plusieurs courts métrages qui ont bluffé la salle entière et moi-même.

3 GENERATIONS 3 DAYS

Le court métrage hongkongais « 3 generations 3 Days » (2019), réalisé par la cinéaste Cho Hoi-Ying est une pépite visuelle. Le film s’inscrit dans une lignée des films réalistes et presque ethnographiques, propre à sa génération. Le film montre à l’écran un écart générationnel dans une famille chinoise. On découvre les maux et poids sociaux que chaque génération de femmes doit subir et endurer. Mais pour aller encore plus loin, le film appuie sur le sacrifice générationnel souvent ressenti par les plus jeunes générations (je dirais les Millenials, adultes entre 25 et 35 ans). Enfin le film met aussi l’accent sur un sexisme ambiant et ancré dans cette famille et voir dans la culture chinoise. La plus jeune, la petite fille de la famille se rêve d’un voyage en Australie combinant travail/vacances. Ses rêves de partir sont engorgés par des incompréhensions et remarques incessantes de sa mère et sa grand-mère. Tandis que le frère de la petite fille ne subit ni pression économique et sociale. 3 generations 3 days fait intervenir cette notion de mobilité sociale et économique ascendante mais aussi les coûts psychologiques et mentaux qu’ils peuvent entraîner. Ces 3 générations de femmes représentées, ont toutes les trois eu des vies différentes sur tous les plans. Ce sont d’ailleurs leurs divergences qui font leur richesse mais aussi leurs désaccords. 3 generations 3 days se conclut sur la mise en EHPAD ou foyer senior de la grand mère. Cet « abandon » démontre que le capitalisme, ici essentiellement le besoin d’argent et l’individualisme pousse aussi les pays asiatiques à laisser les aïeux en maison de retraites. 3 generations 3 days est un rappel des modifications sociales des grandes villes de ce monde, de ce clivage sociétés organiques vs sociétés mécaniques de plus en plus mince et globalisé, où l’appât de l’argent et de la liberté l’emportent sur la préoccupation des anciens.

ARCANGEL

Image du film Arcangel

Le film mexicain « Arcangel » (2018) réalisé par la cinéaste Angeles Cruz, tout comme le film 3 generations 3 days, nous plonge dans cette angoisse de la préoccupation intragénérationnel. Le film contre balance avec cette image édulcorée et idyllique que beaucoup de personnes se font du Mexique. Loin des plages de Cancun et des Spring Break, le Mexique reste un pays multiculturel, empreint à des dynamismes socio-économiques très inégalitaires, comme la majorité des BRICASM (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud et Mexique) ou autrement appelés, pays en période de « développement » économique et humain. Arcangel suit un brin de la vie de cet homme d’âge mûr, Arcangel, paysan pauvre, qui débarque dans une petite ville mexicaine. Arcangel se ballade difficilement, car il porte sur son dos, sa mère, une très vieille dame. Sa mère ne peut marcher et donc son fils assure ce rôle protecteur et de transport. Le port de sa mère comme un objet est symbolique est peut être une personnification du fardeau d’être le garant et le tuteur de ces parents. Arcangel porte aussi les lourds poids de la pauvreté. Arcangel tient à tout prix à mettre sa mère dans une maison de retraite ou de soin, chose qu’il n’arrivera pas à faire. Après des jours d’errance urbaine, sans endroits propres au sens littéral et figuré, pour dormir et après un combat acharné avec l’administration de cette ville mexicaine, le fils finira par laisser sa mère au pied de cet établissement pour personnes âgées. Le film démontre aussi cet abandon des communautés indiennes natives. La mère d’Arcangel ne possédait ni pièces d’identification ni aucune reconnaissance étatique. Tandis que dans cette maison gériatrique, on retrouve essentiellement des Mexicains et Mexicaines surtout clairs et blancs et donc aux phénotypes européens/caucasiens.

L’abandon de la mère est déchirant et poignant. Nul ne sait ce que la vieille dame deviendra. Le fils aura tout tenter mais il échouera dans ce qui est tout simplement un accès et une quête à la dignité humaine pour une mère dans son propre pays. Enfin, Arcangel pour rappeler la figure biblique de Michel Ange, disciple de Dieu. Le film Arcangel dépeint la perte d’humanisme et la fracture sociale au sein de pays pourtant très à cheval sur la religion et où donc la chaleur humaine et l’entre-aide sont censés être au coeur de la croyance.

MILK

Image d’adieu des deux mères

Le film MILK (2019) réalisé par la cinéaste coréenne Jan-Yoon Jin, joue aussi sur ce contraste socio-économique, cette fois-ci dans une station balnéaire de l’Asie du Sud Est, Phuket. On retrouve Sai (jouée par Raminda Charoenmak) qui est femme de ménage dans un lotissement de maisons de luxe. Cette travailleuse acharnée et simple, vit une vie difficile. En plus de gérer cette violence matérielle et de classe au quotidien, la jeune mère de 2 enfants, doit gérer un mari et père absent, au travail incertain et avant tout machiste. La jeune mère se retrouve vite à court de lait en poudre pour son nourrisson de 5 mois. Arrive cette famille d’européens, possédant du lait et des ressources à foison. Sai remarque le nourrisson de ces nouveaux clients, qui a 5 mois, mais qui est beaucoup plus grand que son propre bébé. Déboussolée, sans argent et craignant la famine de son nourrisson, la jeune mère vole des portions de lait en poudre à la cliente de cette nouvelle famille. Le film MILK fait le lien entre ces fossés économiques entre pays du Nord et du Sud. Les pays du Sud sont devenus de véritables paradis touristiques pour les Occidentaux et plus riches, au détriment des travailleurs et travailleuses locaux, qui ne tirent que peu ou pas des revenus et privilèges du tourisme. Le court métrage fait aussi le lien entre ces deux mères, que tout éloigne mais qui se retrouvent à gérer leurs enfants, seules, pour cause de pères absents , sans réelle raison. Sai est partagée entre son travail prenant et l’impossibilité d’exercer pleinement son rôle de mère, manquant à des moments essentiels pour une mère et son bébé, l’allaitement. Et la mère en vacances, atteinte d’une infection mammaire qui ne peut allaiter son bébé. Cette ironie représente l’ambivalence du film avec brio : une mère en capacité économique d’élever son bébé mais incapable de l’allaiter et une mère travailleuse pauvre mais qui est physiquement apte à allaiter. Le pic du film reste l’hospitalisation de la vacancière européenne, qui avant de partir aux urgences, confie son enfant à la travailleuse locale. Sai se retrouve à allaiter le bébé d’une autre, elle qui ne peut allaiter le sien au quotidien. Le film MILK est une réussite visuelle et une remise en question des échanges humains liés au tourisme de masse mais surtout aux écarts sociaux existants entre les mères et leurs moyens d’élever pleinement leurs enfants, comme bon leur semble.

MATRIOCHKAS

Poster du film

Matriochkas (2018) est l’un des films qui a été le plus applaudis lors de cette séance. Le court métrage qui prend place dans le Sud de la France est poignant et révélateur. Il est réalisé par l’américano-belge Bérangère McNeese et étale brillamment le tournant marquant de la vie d’une adolescente de 16 ans, Anna (jouée par Eloïse Volle). Anna, jeune fille sexuellement active est elle même élevée par une mère célibataire, en quête d’histoires d’amour sans fin et sans limites. Anna finit par tomber enceinte, tout comme sa mère au même âge. L’avortement n’est d’abord pas considéré, surtout par la mère. Mais la jeune fille comprend vite grâce à son modèle parental, qu’elle ne veut pas finir comme sa mère. Elle veut tout simplement avoir le choix de choisir. C’est accompagné d’un ex copain à sa mère, qu’elle arrivera à se confier et faire son choix. Cette partie reste tout à fait marquante : Anna qui a de très forts liens avec sa mère et amicalement bien entouré, ne trouvera peu de confidentes et confidents. Matriochkas révèle les travers et ratés de nos parents. Les enfants et plus jeunes permettent souvent de guérir les blessures encore ouvertes d’une enfance ou adolescence volée des plus grands. Comment être mère quand notre propre mère ne l’est pas. En ayant été élevée par une mère enfant, la jeune fille prend conscience de son cadre social nocif et anormal, exposée très tôt à la vie d’adultes et de ses paramètres, sans avoir été protégée. À la fin, le choix de la jeune reste inconnu mais il semble qu’elle ait décidé d’avorter. Le court métrage est actuel, franc, doux et triste à la fois. Mais surtout le film arrive à aborder le sujet de l’avortement de façon consciencieuse et humaine. Enfin, le court métrage est pédagogique et explicatif autant pour les jeunes adolescents et les adultes, il recentre les enjeux de la reproduction sociale d’une génération à l’autre. Au final, Matriochkas incite une fois pour tous à accorder le respect du choix des femmes à avorter… ou pas.

ENTRE SOMBRAS

Poster du film

Le film portugais « Entre Sombras » (2019) a été une belle découverte. Réalisé par Monica Santos et Alice Guimaraes, le film reprend les codes du cinéma muet et noir et blanc. Le court métrage est surréaliste, imagé, utopique, drôle et théâtral, comme un film hollywoodien de l’époque des années 20 ou 30. Le film relate une histoire d’amour unique et invraisemblable entre Natalia (jouée par Sara Costa), gardienne de la banque des coeurs, se retrouvant à aider le voleur de coeurs. Ce voleur beau et charismatique serait à la recherche de son propre coeur. Natalia s’embarque dans une folle aventure aussi légère qu’excentrique. Entre changements de tenues magiques digne d’un film Disney ou d’un cartoon, une course poursuite haletante et comique et une histoire d’amour aussi universelle que particulière, le court métrage mélange les genres cinématographiques de façon simple mais atypique. Au final, le voleur de coeurs ne cherchait pas à retrouver son coeur mais à s’accaparer celui de Natalia. Ce déroulement est sans rappeler le danger des relations amoureuses et des pratiques toxiques, menant à manipuler son partenaire à des fins souvent sombres et mauvaises. Entre sombras est bien articulé, visuellement sublime et dynamique.

Le choix de ces films n’est pas anodin : ils renferment en eux des morales sociales, économiques ou artistiques. Mentions spéciales pour le film australien The Egg (2019) réalisé par Jane Cho, qui est une belle satire de la créativité enfantine ou encore au film norvégien La Meute (She-Pack), court métrage qui arbore l’effet de groupe et la pression sociale au sein d’une bande de filles, entre rites puériles permettant l’acceptation des autres et de soi et une catharsis de groupe sur autrui, le film est une énième preuve que la force d’un groupe d’enfants ou même d’adultes prévaut sur l’individu, en terme de force et d’image sociale.

Le point faible de cette soirée reste la diffusion tardive du seul film africain, d’origine sénégalaise, « Un air de Kora » (2019) réalisé par Angèle Diabang, après 23h. Finalement, les films étaient riches de sens et saveurs, tous porteurs de valeurs et visées pouvant parler à tout le monde. Enfin, ces films récompensés internationalement permettent d’applaudir et célébrer les cinéastes surtout féminins, d’aujourd’hui et de demain.

Images : Google Images.

Lunaticharlie.

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