« I May Destroy You » : piqûre de rappel des violences intersectionnelles envers les personnes noires

Source : Google Images

La série britannique dramatique écrite et réalisée par la talentueuse Michaela Coel est aussi déroutante qu’importante. Sortie en juin 2020, elle est d’abord diffusée sur BBC puis sur la chaîne américaine, HBO. I May Destroy You révèle des facettes psycho-sociales que rencontrent les personnes noires surtout les femmes noires et hommes noirs gays. La série se déroule à Londres et plonge le spectateur dans le tourbillon émotionnel des traumatismes intersectionnels.

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Arabella Essedieu (jouée par Michaela Coel) est une jeune femme noire dans la fin de sa vingtaine. Avec sa personnalité atypique et sa perruque rose, Arabella est une jeune écrivaine emplit de désir de réussite professionnelle. Dès le premier épisode, on rentre dans sa vie amoureuse compliquée. De l’Italie à Londres, Arabella ne se met aucune barrière. Elle a deux meilleurs amis : Terry (jouée par Weruche Opia) et Kwame (Paapa Essedieu). Elle vit ainsi en colocation avec sa meilleure amie Terry et le timide et asocial Ben. Après un long séjour en Italie, Arabella est rattrapée par ses impératifs professionnels dont l’écriture et donc l’édition de son premier ouvrage. Ayant du mal à s’immerger et très stressée, elle s’accorde une petite pause d’1h. Son « ami » Simon (joué par Aml Ameen) l’avait invité à passer la soirée avec elle et d’autres personnes de leur entourage. C’est cette soirée qui fait basculer la série. Arabella est fortement alcoolisée mais surtout droguée. Dans une scène très triste, elle titube et perd connaissance. Le lendemain, elle ne se souvient pas du tout de la fin de sa soirée. Des images effrayantes lui reviennent sans cesse en tête. Après une enquête personnelle, Arabella comprendra qu’elle aura été violée. La série suit son cheminement pour comprendre le déroulement de cette soirée. Mais I May Destroy You sert surtout de support psychologique et psychiatrique, car en plus d’Arabella, Kwame et Terry, subiront des viols. Leur chemin sera long et difficilement visionnable et à un cas près, sans finalité concluante positive.

LES TRAUTISMES DE L’INTERSECTIONNALITE

LE CAS D’ARABELLA

PETIT DISCLAIMER, JE SUIS PAS PSYCHOLOGUE OU PSYCHIATRE, IL S’AGIT DE L’INTERPRETATION DE MES RECHERCHES

Qu’est ce que l’intersectionnalité ? L’intersectionnalité est un terme théorisé par l’américaine afroféministe Kimberlé Williams en 1989. Premièrement à destination des femmes noires, l’intersectionnalité est ce phénomène de cumulation de différentes formes d’oppressions et dominations sur une personne. Ce que la série nous apprend ou nous rappelle concernant les étapes de reconstitution d’un viol est que la victime est souvent face à elle-même. Le cas d’Arabella est tragique mais réaliste et commun La série démontre qu’un viol va plus loin que l’acte premier connu. Arabella se fera violer deux fois, de façon différentes mais une similarité revient : l’abus et la position de force. Lors de son premier viol, elle était tout simplement pas consciente d’elle même. Mais son deuxième viol, qui paraîtra sûrement minime pour certaines personnes, est aussi désolant et violent. Il remet en question la dangerosité des pratiques sexuelles et l’inégalité des femmes devant elles. Le deuxième viol d’Arabella met la lumière sur le « stealthing » ou le retrait du préservatif lors de l’acte sexuel. Car oui, commencer un acte sexuel et retirer votre protection sans en informer votre partenaire, est un VIOL. Cette pratique est d’autant plus dangereuse pour les deux partenaires. En plus de ce deuxième viol, Arabella connaitra une descente aux enfers qui semblera insurmontable. Entre hallucinations fantaisistes proche du surréalisme, les souvenirs enfouis de l’adultère de son père, son amant italien passif-agressif Biaggio, lui reprochant son viol et une enquête policière qui n’avance pas. Arabella se prendra en pleine face la violence sociale de l’abandon parfois amical ou l’incompréhension de ses blessures physiques et psychiques. Entraîner dans ce trou noir, elle trouvera la force d’en parler, et de s’entourer au près d’autres victimes. Elle connaitra malgré tout un pic d’éclaircissement, car elle deviendra une porte parole virtuelle pour beaucoup de personnes après avoir balancé le nom de son violeur lors d’un séminaire. Mais ce cours instant de célébrité ne le desservira pas.

LE CAS DE KWAME

Le cas de Kwame est d’une importance phare. Les violences faites aux hommes noirs et gays sont peu visibles dans le champ télévisuel mondial. Le meilleur ami d’Arabella est un jeune homme, prof de sport en salle, sûr de lui et tout aussi sensible. La vie sexuelle de Kwame tourne seulement autour d’une application : Grindr. Lors d’un énième rendez vous, dans un quartier déjà peu sûr de Londres, Kwame vient accompagné d’un « ami » pour un plan à trois. Son ami l’accompagnant ne comprenant pas la situation décide de partir. Kwame se retrouve donc seul face à un inconnu. Kwame totalement refroidi par le départ de son ami et par l’excitation de son rendez vous Grindr, il tentera de s’échapper, mais sera forcé et agressé. Le viol de Kwame mêle plusieurs phénomènes souvent stéréotypes, attribués aux hommes gays : une soi disante envie exacerbée mais surtout un abandon total des hommes gays face aux violences sexuelles dans leur communauté. Le viol de Kwame a eu lieu peu de temps après le premier viol d’Arabella. Le personnage de Kwame montre réellement les barrières mentales qui peuvent s’ériger pour se protéger. Kwame n’a pas réussi totalement à exprimer son viol et les traumatismes qui l’ont suivi. Comme Arabella, il s’est retrouvé livrer à lui même, mais de façon plus intense. Avec cette image de l’homme noir fort et insensible qui collent aux hommes noirs, Kwame a totalement été dépassé par ses émotions. L’une des scènes les plus frappantes de la série reste son entretien au poste de police : Kwame s’est retrouvé face à un autre policier noir, qui ne s’intéressait peu à sa plainte, ne montrait aucune humanité et surtout ne respectait pas les protocoles à appliquer lors du dépôt d’une plainte. Cette scène est une véritable gifle visuelle. La scission entre le cas d’Arabella et Kwame est aussi grande qu’incompréhensible. Mais cette scission remet à l’ordre les distorsions sociales entre deux personnes d’une même communauté, qui seront peu ou pas aidées par les services étatiques en place. Kwame n’obtiendra jamais justice pour son viol.

LE CAS DE TERRY

Terry Pratchard est une boule d’énergie. Un brin insolente et délurée, elle est déterminée et indépendante. Le viol de Terry comme le deuxième d’Arabella fait appel à un contexte imprécis et surtout, se fera sous le joug de l’alcool et la drogue. Terry et Arabella sont en Italie et décident de s’amuser. Ennuyée par la soirée, Terry va d’abord faire l’erreur de laisser Arabella seule en soirée, bourrée et perdue. Sur son chemin, elle sera accostée par un homme devant un bar, charmée, elle accepte. Les deux se mettent à danser et sont rejoint par un deuxième homme. Les deux hommes font mine de pas se connaitre et Terry ne pense pas être tomber dans un piège. Terry rentrera avec les deux hommes chez elle. C’est seulement en les voyant repartir, qu’un soupçon le traverse car les deux hommes repartent ensemble comme de très bons amis. Terry se rendra compte de son viol lors d’un rendez vous amoureux à Londres, des mois après que son plan à trois n’avait rien d’égal, les deux hommes italiens s’étaient joués de la situation et ne l’avaient pas prévenu Terry de leur relation. Terry pensait avoir le choix de ses partenaires mais ici encore elle a été choisie, comme une proie.

Terry, Arabella et Kwame.

LES PROBLEMES PSYCHOLOGIQUES POSSIBLEMENT MIS EN AVANT

Les trois cas font appel à plusieurs termes de la psycho-sociologie ou psychologie médicale. Dans un premier temps, le gaslighting ou le détournement cognitif, est une forme de manipulation mentale, profitant essentiellement à l’abuseur. Arabella, Kwame et Terry ont tous les trois été abusés, lors de situations où ils pensaient avoir le choix et le contrôle. Dans un deuxième temps, des troubles de la personnalité surtout pour Kwame et Arabella. Les visions et hallucinations d’Arabella l’ont conduites à un dédoublement psychologique, où on ne la reconnaissait pas et elle faisait mine de pas assumer ses blessures profondes. Elle deviendra paranoïaque (méfiance accrue), schizotypique (comportement excentrique) et même hystronique (en manque d’attention intense). Kwame ira jusqu’à nier sa sexualité, en « trouvant » refuge pendant un court instant dans l’hétérosexualité. Ce basculement de personnalité et d’orientation sexuelle lui sert de barricades psychiques, mais en jouant ce rôle, Kwame lui aussi abusera d’une autre femme qui le pensait hétéro. Et dans un troisième temps, la série implique partiellement le syndrome méditerranéen (stéréotype raciste présent surtout dans le monde médical, où l’on croit que les personnes non blanches sont plus résistante aux douleurs et symptômes) et des travers du racialisme. Kwame et Arabella ont connu un fort désintérêt sociétal des forces de l’ordre, car les preuves de leurs viols surtout pour Kwame étaient improuvables. Au final, Arabella à l’aide de Terry et d’une autre amie d’enfance victime, Theodora (jouée par Harriet Webb), se feront justice elle-même. Elles iront jusqu’à reconstituer un énième viol, avec le violeur lui même, dans le même bar. La déroulement final prendra la forme de fins alternatives, sortant de l’imagination d’Arabella, preuve qu’elle ne se remettra jamais de ces long mois de traumatisme. Arabella en arrivera même à quelque part pardonner son violeur, une scène invraisemblable où le violeur est montré comme fragile et Arabella est tristement en position de force, pour la première fois de la série.

Arabella et son premier violeur

CONCLUSION

I May Destroy You est une série à voir par tous et toutes. Elle rend visible l’invisible, donne la parole à une réalisatrice exceptionnelle qui n’a pas eu peur de livrer ses différentes histoires, souvent réelles. Enfin et surtout la série est dense un minimum drôle. Elle fait preuve d’un universalisme même si elle se concentre sur Arabella et ses amies, la série est un exemple que les traumatismes suite à des viols sont plus que communs. Les viols sont malheureusement toujours d’importance publique, les violeurs et violeuses sont dans nos sociétés peu ou pas puni(e)s même connu(e)s. Et surtout la série envoie ce dernier message : dans ces temps sombres et difficiles, veillons d’abord sur nous mêmes plus que jamais, sur nos ami(e)s et notre entourage, car souvent les aides étatiques ne le feront pas.

Lunaticharlie.

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