Orfeu Negro : un film magique, intemporel et bouillant de cultures

Orfeu Negro (Black Orpheus en anglais), est un célèbre film franco-italo-brésilien et réalisé par le français Marcel Dumas, en 1959. Il a d’ailleurs remporté la Palme d’or pour le meilleur film la même année et l’année suivante, il a remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Ayant trouvé ce film par hasard, je suis totalement bouleversée par cette découverte. C’est un film visuellement incroyable pour l’époque mais surtout consciencieux et multiculturel. Je fais cet article pour rendre hommage et décortiquer tous les symboles et significations que le film révèle, directement et indirectement.

L’INSPIRATION MYTHOLOGIQUE UNIVERSELLE

Orfeu Negro est tout simplement magnifique. Tombée par hasard dessus, je savais que ce film serait déjà époustouflant. Tout d’abord Orfeu pour Orphée, le célèbre poète et charmeur de la Grèce antique. Dans la légende, Orphée et Eurydice sont des âmes soeurs et se marient. Malheureusement, Eurydice se fait mordre par un serpent et meurt. Elle est envoyée dans le monde souterrain (les enfers), gardés par Hadès et Perséphone. Orphée éperdument amoureux et inconsolable, se met en tête de la ramener à la vie et des enfers. Il va donc se faire entendre dans les ténèbres grâce à ses meilleures armes : sa voix et sa harpe. Hadès et Perséphone lui accorde une grâce à condition qu’il ne se retourne pour vérifier si Eurydice est bien derrière lui sur le chemin du retour. Bien évidemment, pris d’orgueil et de manque de confiance, il se retourna et renvoya donc Eurydice vers les ténèbres. Une fois de nouveau sur Terre, Orphée sombre et reconnaîtra jamais l’amour. Orfeu Negro est donc une symbolique adaptation de cette légende romantique voire même philosophique de la Grèce antique. Multiples fois adaptée dans la culture populaire, cette adaptation est tout à fait magistrale. Prenant place à Rio, au Brésil, dans un quartier pauvre appelé « Babilonia » (qui est sans rappeler la ville antique et biblique mésopotamienne, qui a sa chute est devenue le symbole de la corruption, de la promiscuité et de l’orgueil humain). Beaucoup des acteurs et actrices ont des prénoms rappelant l’antiquité grecque.

Dans le film, Orfeu ou Orpheo (joué par l’acteur Breno Mello) et Eurydice (jouée par l’actrice américaine Marpessa Dawn) ne se connaissent pas et découvrent leur amour indestructible et intemporel par eux mêmes. Ils ont conscience qu’ils sont faits pour être ensemble. Orfeu est présenté comme un baratineur, il charme toutes les femmes autour de lui, qui se battent comme des harpies. Mais aucune ne lui convient. Avec sa guitare et sa voix angélique, c’est un artiste aux pouvoirs célestes. Eurydice arrive à Rio comme par magie, on ne sait pas vraiment d’où elle vient. Leur rencontre est brève mais on sent qu’une épopée se prépare.

UN FILM ANCIEN DONT LES SYMBOLES PREVALENT TOUJOURS DANS LE CINEMA

Source : Google Images

Comme le sous entend le titre par le mot « negro », Orfeu et Eurydice sont bels et biens noirs. Le film met l’accent sur la pluralité ethnique des brésiliens du foncé au plus clair et il y a une homogénéité culturelle. Il y a dans le film, autre que la prophétie, des symboles sociologiques à souligner et qui prévalent encore aujourd’hui dans le cinéma. Déjà, la mise en avant d’un très beau couple noir, dans un Brésil des années 50 donc occidentalisé. Autre que ce facteur, c’est le colorisme ambiant. La cousine d’Eurydice, Séraphine (jouée par l’actrice brésilienne Léa Garcia) qui est elle plus foncée qu’elle et son rôle joue sur le cliché de la « magical negro » : une personne noire ou issue d’une minorité, qui assiste le héros ou l’héroïne, souvent blanc(he) ou plus clair(e) dans son périple ou odyssée. Elle est drôle, futée, sournoise mais aimante. Eurydice est physiquement à mi chemin entre Séraphine et son ennemie jurée, claire de peau : Mira (jouée par l’actrice Lourdes de Oliveira). En pouvant faire un rapprochement avec la légende grecque, Mira pourrait être vu comme le serpent ayant mordu Eurydice. Et elle le prouve tout au long du film. Agressive, jalouse et narcissique mais belle et sûre d’elle, c’est l’alter ego d’Eurydice. Elle se dit même plus belle que Séraphine et se moque de sa carnation foncée et de son visage. D’ailleurs, dans une scène du film, on compare Séraphine et Mira : Séraphine est la reine de la nuit et Mira la reine du jour. On voit déjà à l’époque se dessiner les représentations et hiérarchies liées au colorisme au Brésil, l’un des les plus métissés au monde. Il en va de même pour Orfeu qui est accompagné de deux petits garçons, dont le plus foncé Benedito (joué par Jorge Dos Santos ) toujours avec les mêmes vêtements sales, un air vagabond de Jean Valjean, sans cesse chassé et toujours à la recherche d’Orfeu, il est comme son ange gardien.

UN FILM QUI REND HOMMAGE A PLUSIEURS CULTURES ET QUI EN REVELENT

L’art et la beauté de ce film passent par le visuel et la captation des couleurs de la caméra, déjà très avancée pour l’époque. Le film m’a fait penser aux films ethnographiques du français Jean Rouch,  réalisés à la même époque en Afrique Francophone. Mais surtout, le film conjugue plusieurs cultures et met en lumière une certaine partie de la culture afro brésilienne. D’abord, Orfeu Negro est sûrement un hommage au paganisme européen donc les mythologies et surtout la mythologie grecque. Mais lors des carnavals et au vu des déguisements, on ressent cette volonté de se déguiser en prenant exemples sur des vêtements traditionnellement moyenâgeux mais aussi de la Renaissance avec cette place importante de la couleur or et cette théâtralité digne d’une pièce italienne ou encore les temps modernes. Voire même un clin d’oeil à l’Egypte Antique. Cela est peut être dû à la vision du réalisateur qui est français. Cela rappelle certaines coutumes festives de pays d’Afrique Australe, où le colon européen est imité et rendu risible.

Un camarade en licence, avait fait un merveilleux exposé en anthropologie de la danse, en comparant le lien culturel et corporel afro-américain et africain avec le Shaangan et le footwork de Chicago. Le film nous donne aussi à voir des prémices du hip hop grâce aux danses pratiquées, dont certaines danses m’ont rappelé la danse du Footwork, célèbre danse urbaine de Chicago dont on peut retracer les origines à certaines danses africaines comme le Shaangan, danse sud africaine de la ville de Soweto. Tout est lié. On ressent aussi le métissage avec les cultures africaines. Et la fin du film met bien l’accent dessus. On voit ce contraste entre Europe et Afrique. Les carnavals jouent sur les religions et cultures païennes européennes mais la fin du film est un retour au source vers les religions africaines traditionnelles ou afro-brésiliens. Comme si Orfeu pour retrouver Eurydice se devait de faire appel aux ancêtres. Il s’agit tout simplement de la religion Candomblé (proche du Vaudou), qui mélange catholicisme et surtout coutumes amérindiennes et africaines et dont les divinités vénérées sont les Orishas ou Orixa. Cette religion est originellement apportée au Brésil par les esclaves africains notamment Béninois ou Nigérians et s’est répandue en Amérique Centrale et surtout dans les Caraibes. La fin du film est sans rappeler la fin du mythe originel, Orfeu cherchant à ramener Eurydice à la vie par sa voix, il tente une approche spirituelle. Enfin, lorsqu’il la retrouve et la ramène à Babilonia, le quartier et sa maison sont en feu, c’est la folie totale. Mira telle une Ménade dans la mythologie gréco-romaine, éprise par la folie, lance une pierre sur Orfeu, qui tombe et dégringole avec Eurydice dans ses bras, symboliquement vers les enfers. Une fin apocalyptique mais sublime.

Le film est anthropologique, mystique, visuellement magnifique de par l’accent des couleurs de peau brunes et noires des acteurs et actrices, du rayonnement naturel de l’environnement de Rio (fleurs, plantes ou mer), par les costumes et les coiffures ou encore lors des scènes de nuit incroyables. C’est un film précurseur sur les enjeux du Brésil et son brassage culturel. Orfeu Negro est tout simplement le Brésil actuel. Partie d’une adaptation mythologique européenne le film fait le lien sur peut être l’universalité de cet amour interdit et sur le Brésil, pays jeune, complexe et métissé.

Lunaticharlie.

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