Le rap est-il vraiment mort ?

Écrire cette question en est presque risible, mais c’est ce qu’ont affirmé plusieurs organismes de charts et médias fin 2025. Très vite cette annonce a alerté les hip hop heads et tout auditeur un peu concerné par la question. Après plus de 40 ans au sommet des tops musicaux, aucun son « rap » ne figurait dans le top 40 américain en automne dernier, sa terre native. Avec une résurgence des musiques pop et EDM, le cycle d’or mainstream semble s’essoufler…mais pour qui ? Le rap est-il vraiment mort ?



Tentons déjà de répondre à cette question du pour qui. L’annonce de la fin de son règne, notamment par des organismes et plateformes qui ont fait de cette culture et de ce genre, un fourre-tout culturel, une musique banalisée et sans substance, est assez ironique.

Dire que le rap est mort c’est dans un premier temps minimisé et ostracisé un public primaire qui le porte et le consomme depui près de 50 ans : des communautés noires et non blanches, d’abord issues de classes populaires et en marges. En France comme ailleurs. Tout comme la house, le jazz, le rap et le hip hop sont les derniers remparts des musiques noires occidentales, des musiques et cultures qui ont connues de grands changements dans leurs démographies et auditoires. Les termes « nouvelle pop » ou « pop urbaine » ont remplacé des sonorités spécifiques au rap, pour répondre à des tendances et une transformation de cette culture. En 2020, j’écrivais sur la gentrification du rap. Et triste est de constater que six ans plus tard, ces mêmes indicateurs médiatiques et performatifs, ayant fait que le rap se dénature, en arrivent à questionner son état et sa mort. Un genre meurt-il car il ne vend plus ou pas assez ?

Quand on parle de gentrification du rap, ce n’est pas seulement dire que les blancs l’écoutent trop ou plus, ils l’ont toujours fait. C’est à travers les publics blancs et le privilège blanc, entrevoir un déplacement flagrant du curseur : c’est encore et toujours voir des artistes s’inspirant explicitement du rap et hip hop bénéficier d’un crédit de visibilité et légitimité, en gagnant moultes prix de musiques noires lors de prestigieuses cérémonies muicales. C’est encore une fois, priver des artistes noir.e.s de certaines scènes ou diviser la culture avec des rhétoriques pouvant faire sourire Eric Z*mmour sur X. Avec  des débats dénoués de sens comme « rap de cité vs rap conscient ». Cette catégorisation et cette course continuelle vers la performance, le stream, la comparaison est un des premiers soucis qui a tout doucement amené le rap « à mourir » dans son essence. Attendre des artistes des projets toutes les semaines, les comparer sans cesse, leur accoler attentes et pressions, c’est tout simplement jouer le rôle du capital.

Ce système est nocif à tout genre, musique et art. Mais il est symptomatique de notre société de consommation qui valide le/la plus fort non par le talent mais par le nombre de streams, de fans,érigeants des mégalomanes en titans. Ou en embrassant des codes musicaux et textuels qui se répètent sans qu’on en voit l’évolution.
En dehors de cette affirmation grotesque que le rap est mort, il en vient à nous remettre en question nous auditeurs et auditrices sur nos capacités à donner de l’importance à cet art. En la donnant aux bons artistes et communautés, en allouant les plateformes et médias qui tiennent à retranscrire celles et ceux qui parlent de cette culture par passion et avec raison. Et non pas à des plateformes qui se travestissent et qui donnent du crédit à des ministres de la culture ayant craché aux visages de ce genre.
Affirmer la mort du rap c’est donc enterrer une bonne partie de son auditoire et surtout d’une future génération qui naît à peine. C’est insulter 50 ans d’histoire dont on retrace déjà les mémoires en France et partout dans le monde. Et dont les récits et créations sont toujours en cours de vie, car les rappeurs et rappeuses des premières générations sont encore de ce monde. Comment enterrer une histoire qui s’écrit et se vit encore ?

C’est quelque part tuer une bonne partie de son public, de ses auditoires mondiaux, dicter un suicide culturel qui n’a pas lieu d’être. Car qui plus que nous enfants de la psy 4 ou de la sexion, du rap new yorkais ou de la scène de Chicago, peut affirmer que ce genre et cette culture est en vie ? Surtout quand on voit comment les foules continuent de remplir les stades et salles de concerts à l’annonce de tournées d’artistes comme Kendrick Lamar ou plus éclectiqes, comme Makala ou La Fève.
Mais cette affirmation est un résultat d’une capitalisation et d’une dénaturation d’une culture qui va dans sa racine à l’encontre de ce système qui pousse à la concurrence matérielle, la course au streaming et récompenses sociales et virtuelles. Le rap est concurrentiel et s’inscrit dans un système machiste et la loi du plus fort. Mais à la base une bataille d’égos créatifs non capitalistes.

Avec ce décès culturel prématuré, on vient cracher à la figure de milliers de rappeuses, rappeurs et artistes dits alternatifs de par leurs visions et convictions. Des créatifs, qui partout dans le monde, se lèvent tous les matins depuis des années afin de redéfinir cette culture, la transcender et la glorifier sur tous les continents et dans toutes les langues, d’Himra à Bad Bunny. Affirmer la mort du rap vient aussi à repenser le genre notamment l’importance des textes et des récits. Des textes et façons de s’articuler qui se transforment au fil des cultures et communautés. Mais qui souvent s’éloignent d’un français ou anglais institutionnel et qui sont souvent moqués et dénigrés. Hormis un contexte de mépris culturel et sociologique, « la mort du rap » est une phrase mortifère politiquement et peut nous permettre de nous questionner sur nos façons de consommer et célébrer ce genre et les cultures accolées. Et si le rap vend moins, ne serait-il pas temps d’encenser et remettre en son centre des artistes de l’ombre, moins visibles ? De le rendre moins accesible et radical dans son fond et sa forme, en capitalisant sur l’art et non pas sa valeur commerciale ? Enfin, ce constat intervient plus comme une alerte quant au devenir du rap, non pas pour le critiquer mais comprendre ce tournant et peut-être pour ses vrais auditeurs, le réapprécier à sa juste valeur, loin des comparaisons, loin des batailles virtuelles et commerciales des fanbases et surtout de critiques médiatiques illégitimes.

Pour citer le rappeur américain Denzel Curry :

« Commercial rap is dead, and I’m here for it. »

Charlyze

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